07/06/2005

Combien de temps un pays peut-il ...

UN PAYS SANS MIRROIRS
[Mona Chollet - Périphéries - 02/06/05]
http://www.peripheries.net/crnt.htm

Tout au long de la campagne, quand on devait se fader à longueur de journée,
sur toutes les antennes et dans les colonnes de tous les journaux (rappelons
que seuls l¹Huma, Politis, Regards et le Monde diplomatique avaient pris
position pour le non) les inepties et les injures des éditorialistes
oui-ouistes, on se consolait avec cet espoir confus, à peine formulé: si le
non passe, alors, ils comprendrontS Avec le recul, évidemment, c¹était d¹une
naïveté inouïe.

Mais à quoi d¹autre pouvait-on se raccrocher, puisque le suffrage universel
était le seul moyen d¹expression dont disposait ce peuple muet, condamné au
seul rôle de cible «pédagogique», pour répliquer à ceux qui l¹admonestaient
avec tant de docte suffisance? Il y avait aussi le courrier des lecteurs et
les antennes ouvertes, d¹accord, mais ces moyens sont, par définition, trop
subordonnés aux supports qui les octroient généreusement pour faire office
de contrepoids réel.

Quant à Internet, les poissons du bocal médiatique ne s¹aventurent presque
jamais dans ce marigot, car il paraît, figurez-vous, ô abomination, qu¹on
n¹y dit pas toujours la vérité. Brrrr! Ça doit être un endroit terrifiant.
Pour vous et moi, qui sommes habitués à raconter des bobards, voire qui
mentons comme nous respirons, passe encore; mais pour des professionnels de
la vérité, il y a là quelque chose qui heurte la sensibilité.

Qu¹ils aient presque tous pris position pour le oui, c¹était déjà
inquiétant, certes. Mais ça n¹aurait peut-être pas été aussi grave s¹ils
avaient au moins donné un reflet fidèle des termes du débat. Ce qu¹il y a de
vraiment flippant, ce sont les analyses du vote qu¹ils persistent à nous
infliger, aussi pertinentes que si elles étaient formulées par des Martiens
en goguette sur la Terre avec des traducteurs automatiques martien/français
défectueux. Alors que, avec toute la ranc¦ur qu¹on avait accumulée en trois
mois, on se faisait une joie revancharde de savourer leur déconfiture,
dimanche soir, les débats télévisés qui ont suivi l¹annonce des résultats
ont été bizarrement frustrants; la matinale de France-Inter, le lendemain,
aussi.

Il a bien fallu se rendre à l¹évidence: la bulle dans laquelle vivent ces
gens-là n¹avait pas éclaté. Cette fois, c¹est sûr: ils ont décroché, ils
sont en roue libre. Leurs pseudo-analyses se nourrissent de leurs préjugés,
de leurs certitudes d¹officines et des pseudo-analyses de leurs confrères:
de rien d¹autre. Quand ils n¹ont pas la franchise d¹insulter leurs
auditeurs, ils louvoient, ils esquivent, ils noient le poisson, ils se
rassurent, ils se justifient.

Et il faut encore qu¹on les écoute se la raconter. «Si nous méritons la
confiance de nos lecteurs, c¹est en raison non pas de notre infaillibilité
mais de notre liberté», se dédouane Jean Daniel dans le Nouvel Observateur,
transformé ces dernières semaines en machine de guerre pour le oui, et dont
toute la rédaction en chef semble redécouvrir en ch¦ur les vertus de la
méthode Coué. Bla, bla, bla, bla, blaS

Depuis dimanche soir, je me rends compte que tout ce que j¹entends à la
radio et à la télévision, ainsi qu¹une bonne partie de ce que je lis, me
révolte ou m¹indiffère, au choix. Je suis ailleurs ­ et j¹ai vaguement
l¹impression que je ne suis pas la seule. Ils sont dans leur monde, et au
moins 55% de la population française est dans le sien.

Une population bornée, nombriliste et butée,
contre des élites pro-européennes,
audacieuses et désintéressées? C¹est drôle,
mais on a plutôt l¹impression
que c¹est exactement l¹inverse!

Parmi toutes les explications possibles au fait que les Français aient
refusé ce projet de Constitution européenne, il y en a une qu¹on n¹entend
quasiment pas évoquer: leur désaccord avec ce projet de Constitution
européenne. C¹est là une hypothèse audacieuse, j¹en conviens; mais, quand
même, ne faudrait-il pas l¹envisager? Au lieu de ça, il semble aller de soi
qu¹ils ont voté non pour manifester leur hostilité à Chirac et à Raffarin;
on insinue ­ ou on assène ­ qu¹ils sont incapables de relever le nez de
leurs navrants petits soucis quotidiens (du genre chômage, précarité,
disparition des services publics et autres peccadilles) pour tourner leur
trogne de bouseux probablement avinés vers les sublimes horizons européens
qu¹était censée leur ouvrir cette Constitution, malgré les efforts
désespérés et méritoires de leurs élites pour leur élever l¹âme, à ces
ingrats. Déjà, interprétant le désaveu comme un désintérêt, on invoque, pour
l¹expliquer, le déficit d¹information sur l¹Europe dans les médias. «En
France, nous sommes quand même très peu à nous intéresser à l¹Europe», se
désolait Christine Ockrent à la télévision lundi soir, tandis qu¹à la veille
du scrutin, un sondeur déclarait que la principale caractéristique du débat
en France était qu¹on n¹avait «jamais parlé du fond»: on croit rêverS

Une population bornée, nombriliste et butée, contre des élites
pro-européennes, audacieuses et désintéressées? C¹est drôle, mais on a
plutôt l¹impression que c¹est exactement l¹inverse! S¹il fallait une preuve
du fait que le souci de l¹Europe était plutôt du côté des partisans du non,
on l¹a eue dimanche soir, sur les plateaux de télévision: alors que l¹UMP
touillait déjà la cuisine interne de son remaniement ministériel et que le
PS affûtait ses longs couteaux, Marie-George Buffet était la seule à parler
encore de l¹Europe; et, de toute évidence, elle emmerdait tout le monde,
celle-là, avec son Europe. Comment peut-on ne pas voir avec quelle passion
ce texte, au cours de la campagne, a été lu, trituré, disséqué, discuté? Au
café, dans les réunions entre amis, au travail, sur Internet, partout les
gens se déchiraient pour une divergence sur un alinéa, s¹envoyaient des
articles à la tête, confrontaient leurs interprétations, et on continue à
déplorer qu¹ils ne s¹intéressent pas à l¹Europe!

Du coup, on chialerait presque de reconnaissance en lisant, dans le Nouvel
Observateur (mais si!), le papier, lumineux de bout en bout, de Jean-Claude
Guillebaud (qui, pourtant, si on a bien compris, «inclinait pour le oui»;
comme quoiS http://www.nouvelobs.com/dossiers/p2117/a269714.html).

«En s¹invitant dans le processus européen, écrit-il, les citoyens ont
littéralement transformé le statut symbolique et politique de l¹Europe. Ils
en ont fait, pour la première fois, un espace public, concret, discernable.

Le «plus» d¹Europe sera paradoxalement passé par le non. C¹est ainsi. Le
pari que nous faisons ici consiste à penser que cette transformation
substantielle est un acquis si extraordinaire qu¹il contrebalance les
éventuels retards que le non français fera prendre in concreto aux
procédures.

Sur le long terme, un tel enrichissement démocratique, une telle
transmutation symbolique ne sont-ils pas plus importants que le simple
timing procédural? On disait, hier encore, que le premier handicap du projet
européen tenait à l¹absence ou au désintérêt des citoyens? Or ces derniers,
à l¹improviste, se sont imposés comme partie prenante de l¹affaire. D¹une
certaine manière, tout est changé en Europe. Qui s¹en plaindra?» Oh!
Beaucoup de monde, visiblement... Mais peu importe. Merci, Jean-Claude
Guillebaud.

Bien sûr, parmi les Français qui ont voté oui,
comme la grande majorité des électeurs UMP,
aucun ne trouve qu¹il y a trop d¹étrangers en France...

A l¹inverse, si les autres commentateurs sont incapables de désigner une
autre cause que l¹hostilité à Chirac et Raffarin, ne serait-ce pas parce
qu¹ils prennent leur cas pour une généralité, et qu¹eux-mêmes ne voient pas
plus loin que leur petit horizon hexagonal et leur petite tambouille
politicienne? Déjà, ils n¹ont toujours pas compris que ce scrutin n¹était
pas une élection, mais un référendum, c¹est-à-dire une consultation des
citoyens par-dessus la tête de leurs représentants politiques, qui jouent
ici un rôle secondaire.

«Pour la première fois, dimanche, le chef du FN a voté comme la majorité des
Français», écrit sinistrement Jacques Julliard dans le Nouvel Observateur.
Mais Le Pen était aussi contre la guerre en Irak, et pourtant, personne ne
nous a expliqué à l¹époque qu¹il fallait approuver l¹aventure
anglo-américaine pour éviter que le chef du FN ne pense «comme la majorité
des Français»! Dans un dessin odieux de l¹Express, Plantu représente les
hommes et femmes politiques ayant pris position pour le non (Le Pen,
Villiers, Fabius, Buffet, Besancenot, Chevènement, etc.) rassemblés autour
d¹une table, en compagnie de Chirac etS d¹un clochard, apparemment pour
démontrer le côté hétéroclite, bras cassé et, pour tout dire, peu
fréquentable de la coalition victorieuse.

Etroitesse de vues, encore: trois jours avant le vote, sur France Culture,
François Hollande, qui vantait depuis plus de six mois les mérites
ébouriffants de cette Constitution, sidérait tout le monde en déclarant tout
à trac que, si Chirac avait mis son mandat en jeu, le PS aurait appelé à
voter non. Et maintenant, il va partout pleurnichant que Fabius, Emmanuelli,
Mélenchon et les autres ont triché, qu¹ils ont bafoué la discipline du
parti, trahi le vote des militants, que c¹est pas du jeu, et tout ça. En
voilà, une réaction à la hauteur de la situationS L¹horizon de Hollande,
pour sa part, ne s¹étend même pas jusqu¹aux frontières de la France: il
s¹arrête aux grilles du siège du PS, rue de Solférino, dans le septième
arrondissement de Paris.

On savait déjà que ces salauds de musulmans étaient tous antisémites;
maintenant, avec le racisme de classe irrépressible qui, le désarroi aidant,
se manifeste depuis dimanche, on sait aussi que ces salauds de pauvres sont
tous xénophobes. Passons sur la manipulation qui voudrait faire du plombier
polonais, symbole d¹un dumping social dont pâtiraient aussi bien les
Polonais que les Français, un thème xénophobe - d¹autant plus que la
campagne du non de gauche est étrangère à cette figure, dont la paternité
revient à Frits Bolkestein.

Kamikaze du non à Libération, Pierre Marcelle raconte avoir entendu dans les
murs de la rédaction que, s¹il s¹était passé quelque chose dimanche, c¹était
«la marche en avant du national-socialisme»; c¹était une blague, mais Pierre
Marcelle manque d¹humour. Sur le plateau d¹Arlette Chabot, l¹autre soir,
Bernard Kouchner, avec l¹air machiavélique et triomphant du flic qui vient
de confondre un suspect, lisait un sondage annonçant que, parmi les Français
qui ont voté non, 67% trouvent qu¹il y a trop d¹étrangers en France (bonjour
la question pourrie! - et les chiffres sont faux, voir en bas de ce
message).

Serge July, dans son d¹ores et déjà célèbre éditorial de lundi matin
intitulé «Chef d¹¦uvre masochiste» («chef d¹¦uvre masochiste», en effet, vu
le nombre de désabonnements qu¹il a dû provoquer à Libération), s¹indignait
du «spectre turc désignant sans ambages les musulmans»: cette campagne aura
au moins permis à Serge July de découvrir l¹islamophobie, que lui et ses
pairs, jusque-là, renvoyaient généralement à un fantasme gauchisteS Et bien
sûr, parmi les Français qui ont voté oui, comme la grande majorité des
électeurs UMP, par exemple, aucun ne trouve qu¹il y a trop d¹étrangers en
France, et tous sont prêts à accueillir à bras ouverts la Turquie dans
l¹Union. Serge July oublie que de bruyants partisans du oui, comme les
éditorialistes Claude Imbert et Philippe Val, se sont prononcés contre une
éventuelle adhésion turqueS

Pour la première fois,
on a vu le thème de l¹antilibéralisme
se propager suffisamment dans la société
pour peser sur l¹issue d¹un scrutin

Que les Français aient pu tout bonnement répondre à la question qu¹on leur
posait, c¹est une hypothèse que tout le monde écarte résolument. Et on croit
comprendre pourquoi: prendre acte du refus de ce texte obligerait du même
coup à prendre acte de ses motifs.

Dimanche, pour la première fois, on a vu le thème de l¹antilibéralisme
déborder des sphères altermondialistes et se propager suffisamment dans la
société pour peser sur l¹issue d¹un scrutin. Certes, tous ceux qui ont voté
non ne l¹ont pas fait par antilibéralisme; mais ça a été le cas,
explicitement ou non, d¹un très grand nombre d¹entre eux ­ un nombre
décisif, en tout cas.

Mardi soir, sur TF1, on a revu l¹étudiant travaillant au noir qui avait
participé à l¹émission de Chirac avec des jeunes sur l¹Europe, et qui a voté
non; interrogé sur le remplacement de Raffarin par Villepin, il commentait
sobrement, renvoyant à son insignifiance le ballet des consultations
ministérielles de la journée: «Ce n¹est pas une question de personnes, mais
de politiques. Tant qu¹on mènera des politiques ultralibérales, rien ne
changera.» Entendre ça sur TF1, quand même, ça fait drôleS

Dès lors qu¹on prend en compte ce paramètre essentiel, la situation
s¹éclaire, et on ne peut plus raconter n¹importe quoi. On ne peut plus
raconter, par exemple, que les partisans du non devraient avoir honte
d¹avoir voté comme les électeurs du FN (argument particulièrement écoeurant
compte tenu de la lepénisation des esprits galopante à laquelle on assiste
par ailleurs ces dernières années): si, parmi ces derniers, un certain
nombre votent Le Pen non par racisme, mais par désespoir, il faut plutôt se
féliciter de ce que leurs griefs aient enfin pu trouver un débouché noble,
et que, pour une fois, ils ne se soient pas «trompés de colère».

Rappelons les remarques de Frédéric Lordon reproduites ici même
( http://www.peripheries.net/crnt61.htm ) l¹autre jour: «Pour la première
fois, le débat roule sur les vraies questions, les questions de structures.
On ne parle que de la banque centrale indépendante, des contraintes liées à
la monnaie unique et à la déréglementationS Ce n¹est pas comme en 2002, où
la question sociale et économique s¹était trouvée défigurée par le débat sur
«l¹insécurité», «l¹immigration», «les sauvageons», etc.»

Ce débat sur le dogme libéral, et, indissociablement, sur le droit des
peuples à décider des politiques économiques menées en leur nom, tout a été
fait pour l¹éluder, ou, à défaut, pour l¹endiguer en abusant l¹opinion par
des ruses grossières. On a même entendu le Medef s¹inquiéter d¹une possible
victoire du non parce que ce serait une «victoire pour l¹ultralibéralisme»,
alors que le Medef, lui, défend une «société sociale de marché» (cité par
l¹Humanité, 25 mai)!

Mais ces ânes bâtés de Français, avec une méfiance inexplicable, ont refusé
de croire que la construction européenne, s¹ils lui donnaient le feu vert
pour continuer sur sa lancée, leur assurerait soudain un avenir radieux et
solidaire, leur octroierait comme ça, par pure reconnaissance, un petit
droit de regard sur les choix de société qu'elle faisait pour eux, et que
François Hollande, après avoir défendu de toutes ses forces un texte
enfermant le continent dans la «concurrence libre et non faussée» pour les
cinquante ans à venir, monterait à l¹assaut de Bruxelles, le couteau entre
les dents, pour exiger un salaire minimum européen, une grande loi sur les
services publics et la tête de Frits Bolkestein.

Le 29 mai est ce qui pouvait arriver de mieux
à la gauche française

Si on accepte cette grille de lecture, on ne peut plus raconter non plus que
le 29 mai dernier a été un «nouveau 21 avril» («le syndrome du 21 avril 2002
s¹affiche désormais sans complexe», écrit Robert Schneider dans le Nouvel
Observateur, tout ça parce qu¹il a retenu, la fine mouche, que «les Français
ne font plus confiance à ceux qui les dirigent»).

Or, le 29 mai est ce qui pouvait arriver de mieux à la gauche française. La
campagne référendaire a permis aux antilibéraux en son sein, tous partis
confondus, de se compter; et, vraisemblablement, c¹est sur cette ligne
qu¹elle va se recomposer, en renonçant peut-être enfin à ses querelles de
chapelles stériles. La recomposition ne sera peut-être pas achevée pour
2007, mais, de toute façon, elle n¹avait rien à perdre.

S¹il ne s¹était rien passé, si la France avait regardé passer d¹un ¦il bovin
le train de la construction européenne, François Hollande aurait continué à
se figurer que les Français avaient voté socialiste aux régionales par pur
engouement pour sa personne, qu¹ils ne demandaient pas mieux que de le
porter en triomphe jusqu¹à l¹Elysée, et Sarkozy n¹en aurait fait qu¹une
bouchée.

Dans tous les cas, le pays aurait eu le choix, à la présidentielle, entre
une gauche de droite et une droite de droite. Alors qu¹avec la clarification
inespérée opérée par le débat européen, on peut espérer voir apparaître dans
ce pays une vraie gauche ­ à laquelle aspire, semble-t-il, une large partie
de l¹électorat ­ tenant sa place à côté d¹une vraie droite. Ça n¹éviterait
peut-être pas les déceptions, mais ça éviterait au moins les malentendus, et
c¹est déjà beaucoup.

Sauf qu¹au sommet de la hiérarchie médiatique, là où on ne s¹accommode pas
si mal du système, quand on n¹en est pas partie prenante, on résiste de
toutes ses forces à l¹émergence du thème antilibéral dans le débat public.
«Libéralisme», pour ces oreilles-là, c¹est l¹antienne vaine, niaise et
irritante, ressassée par des gens que l¹on méprise ­ les Bové, les Buffet,
les BesancenotS

On s¹était accoutumé à vivre et à décider sans le peuple, cette chose sale ­
au point qu¹on confond délibérément «populaire» et «populiste» ­, et on n¹a
aucune envie de le voir faire son grand retour dans la gestion des affaires
publiques, au lieu de s¹accommoder du rôle qu¹on lui réservait, celui de
figurant dans une parodie de démocratie. On lui cite en exemple ses voisins
européens privés de débat: eux, au moins, ont le bon goût d¹avaliser
docilement (oups, sauf les Pays-BasS) un projet de Constitution qu¹ils n¹ont
pas lu, sans avoir l¹outrecuidance de se mêler de ce qui les regarde!

Il y a trois mois encore, l¹opinion française était prête à en faire autant.
Par miracle, le débat a eu lieu; un débat d¹une qualité stratosphérique. Et
il faudrait en avoir honte!

Mais c¹est ainsi: le moindre espoir qui pointe de faire émerger une
contestation large du dogme libéral suscite des ricanements haineux. «La
victoire du non a installé durablement dans une bonne partie de l¹opinion de
gauche le mythe d¹une alternative globale, l¹espoir d¹autant plus ancré
qu¹il est chimérique d¹un grand soir de tous les recommencements», écrit
dans Libération d¹aujourd¹hui Joël Roman, de la revue Esprit, qui, pour la
réduire à un caprice de gauchistes, ne doit pas trop voir dans son quotidien
la nécessité d¹une «alternative globale».

Dans le Nouvel Observateur, Claude Askolovitch consacre un papier à «la
victoire de la gauche d¹en bas», qui n¹a pas l¹air de lui faire plaisir.
Après avoir évoqué les espoirs qu¹elle suscite, il conclut par ces mots:
«Soyons lucides, expliquons pourquoi rien n¹est possible.»

All you need is Nouvel Obs!
Le renversement du slogan soixante-huitard, évidemment, n¹est pas innocent.
Depuis qu¹ils ont noyé leur idéalisme de jeunesse dans les compromissions et
les vicissitudes mondaines, ces gens-là se sont fait une mission de censurer
et de tuer dans l¹¦uf toute velléité de remise en cause de l¹ordre établi.

Pourtant, ce que le débat référendaire a réanimé, ce ne sont pas les
fantasmes de grand soir: c¹est simplement l¹espoir d¹en finir avec la
confiscation du droit des peuples à décider de leur destinée, de retrouver
un jeu politique débarrassé de ses faux-semblants, et d¹enrayer la trahison
systématique des mandats reçus. Et si cela, c¹est être radical, c¹est parce
qu¹on est tombé bien bas.

«Dans cette passe difficile, le réformisme lucide retrouve tout son sens et
un journal comme le nôtre, sa mission», écrit sans rire Laurent Joffrin dans
le Nouvel Observateur ­ décidément un numéro d¹anthologie.

All you need is Nouvel Obs! Ça alors, et moi qui croyais que le «réformisme
lucide», c¹était précisément ce qu¹avaient rejeté 55% des Français dimanche
dernierS

Désormais, dans leur écrasante majorité, ni son personnel médiatique, ni son
personnel politique n¹offrent plus à la France de reflet fidèle de ce
qu¹elle est. S¹ils ne la comprennent plus, c¹est parce qu¹ils ont sur elle
un bon train de retard. La crise actuelle était nécessaire, mais cette
situation étrange n¹est pas rassurante pour autant ­ surtout en ce qui
concerne la représentation politique, parce que, côté médias, on peut
toujours se débrouiller avec Internet... Question: combien de temps un pays
peut-il vivre sans miroirs?

[Mona Chollet]


PS. A propos du sondage cité par Bernard Kouchner: en réalité, ce sondage
paru dans Libération dit que «49 % des personnes interrogées trouvent qu'il
y a trop d'étrangers en France»; sur ces 49%, 67% ont voté non et 33%, oui.
Ce qui est un peu différent! Merci aux lecteurs qui me l'ont fait remarquer.
Bizarrement, ce chiffre de 49% est mentionné dans les explications du
sondage (voir le fichier PDF), mais on n'en trouve pas trace dans les
tableaux...

08:14 Écrit par Henri | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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