17/11/2005

d'Iris

Citation ex "les brèves d'Iris", cela date un peu mais mérite réflexion...
 

Date: Wed, 06 Mar 2002 21:59:37 +0100

Subject: Contributions bénévoles à la destruction de la pensée
 
 
Contributions bénévoles à la destruction de la pensée
Par Jean Rembert pour IRIS
 
L'usage efficace de la langue de bois exige une longue formation et une
vigilance de tous les instants. Faute de quoi, on risquerait de dire
quelque chose, au lieu du rien qu'il convient de communiquer, pour
occuper l'espace sans troubler l'ordre qui convient au locuteur. Il
suffit de disposer de la banque de données convenable, où l'on a déposé
des signifiants utiles, et d'autant plus utiles qu'ils sont vidés de substance.
 
1. L'apostolat de la gouvernance
 
Par exemple, si j'ai dans ma banque les termes choisis suivants :
acteur, citoyen, débat, démocratie, échange constructif, espace de
dialogue, intérêt général, ouverture, position idéologique (c'est-
à-dire l'antonyme stigmatisé du sympathique « conviction »),
transparence, vocation, je peux bricoler une phrase d'apparence élevée
pour un intérêt tendant vers zéro.
 
Il y faut des verbes aussi, sinon, pas de belle phrase, et je vais
choisir, outre les auxiliaires, du positif pour commencer (accueillir,
appeler, favoriser, souhaiter) et du normatif pour la fin (devoir,
guider), surtout il ne faut pas faire l'inverse, ça décourage ou
indispose le lecteur. Après ça déroule tout seul :
 
« Outil de démocratie et de transparence, le Forum a pleine vocation à
accueillir un tel débat. Je souhaiterai, au surplus, que l'ouverture de
cet espace de dialogue favorise des échanges constructifs entre acteurs
citoyens et non une juxtaposition de positions idéologiques. J'appelle
chacun à cet exercice, au nom de l'intérêt général qui doit nous guider » [1].
 
Évidemment, ça finit un peu autoritaire culpabilisant, « au nom » de
l'intérêt général, père de la citoyenneté, du fils et du saint esprit,
ce n'est pas parfait. Ne croyez pas que ceci prenne autant de temps que
je le décris ici. Non, c'est généré automatiquement, juste une question
de formatage.
 
Vous en voulez une autre ? Facile, en voici une rigolote, qui ne tire
pas sur la même banque de données, mais sur sa cousine, qu'on
identifiera sans peine :
 
« Nous vivons une crise fondamentale de la représentation qui touche
notre intelligence du monde et de nos sociétés et modifiera peut-être le
sens de la présence de l'homme sur Terre » [2].
 
Dans ces exemples prélevés dans la mouvance de l'internet citoyen-sic,
on peut apprécier la consommation excessive et peu écologique de
signifiants valorisés, transformés en soupe tiède pour les besoins d'un
genre de communication. Plus on a rien à dire, plus il faut utiliser de
concepts pour habiller la pauvreté. Et on participe sans vergogne à leur
stérilisation. De l'acteur qui n'est plus qu'un gentil contributeur de
forum, à l'effet de l'internet sur le sens de la présence, en passant
par l'intérêt général, la citoyenneté ou la démocratie, mettons tout
dans le presse légume, il en sortira quelque chose d'indistinct et filandreux.
 
2. L'histrionisme sacrificiel
 
On peut tuer en banalisant, mais aussi en hystérisant, pour les besoins
de la cause et de la propagande de la foi. Démarche inverse, même
résultat final, mais pas sur les mêmes registres.
 
Ici, on va tirer sur les banques émotionnelles pour dramatiser et
impliquer affectivement (odieuse, inique, immonde, s'insurger, viol,
infâme, etc.). Exemple, au sujet de la Loi sur la Sécurité Quotidienne,
objet de contestation rationnelle, mais aussi d'investissement
pulsionnel :
 
« s'insurger contres ces lois immondes en pratiquant la désobéissance
sociale, [...] pour montrer aux prélats de l'Empire que leur pouvoir
arbitraire ne saurait s'appliquer aux territoires de la communication... »,
ou bien « les plus élémentaires règles de démocratie sont bafouées
dans ce pays » [3].
 
Putain, on va pas se laisser faire, confusion mentale ou pas !
D'ailleurs, à quelques péquins, on va aller protester
contre...l'Association des Fournisseurs d'Accès, curés de campagne de
l'Empire, et valets de la députation de la non démocratie. Carrément,
hein, faut pas mollir, pour les prélats, on verra plus tard dès qu'on
sera plus nombreux : « une vingtaine de désobéissants et désobéissantes
on investit le hall de l'immeuble qui habrite les bureaux de
l'Association des dournisseurs d'accès et de services Internet (AFA), à
la Défense, pour protester contre les mesures d'atteintes aux libertés
en matière de communication et de correspondance contenuent dans la LSQ »
(sic) [4].
 
Les appels à l'émotion utilisent volontiers des éléments de mythologie
cinquantenaire (prenons le maquis, sur tous les murs j'écris ton nom,
bruits de bottes, partisan), et plus largement du combat antifasciste,
appliqué ici à la démocratie représentative. Ça n'a pas plus de sens que
faire signer un anarchiste contre « le viol de la constitution » de
l'État bourgeois, ou plutôt, ça a le même sens. 
 
La confusion des sentiments, en quelque sorte, faire feu de tout bois
pour que ça se voie un peu dans les médias, et tant pis pour Logos et
les référents historiques, ce sont des vieilleries qui entravent le
juste combat des minorités qui agissent et en parlent... Oui, ce que
l'on dit faire a plus d'importance que ce que l'on fait...
 
Plus de concepts, plus d'histoire, plus de spécification, juste la soupe
ou l'immédiateté de l'émotion manipulée, et la destruction des outils de
la pensée par indifférenciation.
 
« Dis Papa, c'était comment au début de l'internet ? Je ne sais plus, ma
chérie, on n'a plus les mots... Il me semble que des anti-démocrates
faisaient des lois citoyennes pendant que des acteurs mangeaient de la
soupe infâme et transparente, pour l'intérêt général, mais je ne suis
pas certain... »
 
Notes :
[1] « Administration électronique et données personnelles : un débat
public »
http://www.foruminternet.org/texte/forums/read.php?f=7&i=1&t=1
 
[2] Citation brève, mais le reste du texte, qu'on épargne au lecteur,
est à l'avenant.
« Quelle démocratie à l'ère informationnelle »
http://www.vecam.org/intro.html
 
[3] Les coupures pour alléger la citation n'en altèrent pas le sens.
« Libertés et confidentialité : prenons le maquis »
http://infos.samizdat.net/article.php3?id_article=122
 
[4] « La liberté n'a pas de prix »
http://forum.samizdat.net/article.php3?id_article=31

06:10 Écrit par Henri | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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